Chantal Piessens : « On finit par se rendre compte qu'on peut se contenter de peu. »
Portrait d'une informaticienne belge qui a choisi le camping-car à 50 ans, malgré un cancer et sans rien demander à personne

Chantal Piessens a 55 ans, un chien, deux chats, et près de 35 ans d'informatique derrière elle. Pendant quatre ans, elle a sillonné la France en camping-car, seule avec ses animaux, tout en travaillant à temps plein comme support IT pour un groupement d'hôpitaux privés. Son bureau : un parking de supermarché en semaine, une forêt ou le bord de mer le week-end. Son agenda : rythmé toutes les quatre semaines par un traitement de chimiothérapie dont elle ne pourra jamais se passer. C'est peut-être le visage le moins attendu du nomadisme digital : une nomade digitale senior, sur un parking, avec un cancer. Et c'est précisément ce qui rend son histoire puissante.
Quand rester n'est plus tenable
Chantal ne parle pas de déclic. Elle parle de saturation. Six ans à s'occuper de ses parents âgés, sa propre vie mise entre parenthèses, puis le confinement. Quand ses parents sont placés en EHPAD, le besoin de partir ne se discute plus.
« J'ai éprouvé le besoin de tout quitter — logement et travail — pour me ressourcer et me retrouver. »
Pas de conjoint, pas d'enfants. Mais des animaux, qu'elle considère comme les siens. Un premier fourgon aménagé, acheté avec l'aide de ses parents, pour tester. Puis un camping-car d'occasion, plus grand, pour que les deux chats ne vivent pas confinés dans un espace trop étroit. Et le départ. Quatre ans sur les routes de France, d'une région à l'autre, d'un parking gratuit à un viticulteur France Passion, en passant par les aires autorisées qui se font de plus en plus rares.
Nomade et malade : organiser sa liberté autour d'une contrainte
Ce qui rend le parcours de Chantal unique dans cette série, c'est qu'elle n'a pas choisi le nomadisme malgré la maladie — elle l'a choisi avec. Un cancer, une chimiothérapie à vie, un traitement toutes les quatre semaines qui dure quinze minutes mais qui dicte le rythme de tout le reste.
« Cela demande une certaine organisation. Contrairement à d'autres nomades, je dois prévoir la majorité de mes trajets. Cela implique principalement le retour pour mon traitement. Il faut tout calculer à l'avance. »
Concrètement, ça ressemble à ça : le week-end, elle trace vers une nouvelle région. Pendant trois semaines, elle navigue dans cette zone, travaille huit heures par jour depuis son camping-car. Puis le week-end avant le traitement, elle fait le trajet retour vers l'hôpital. Une fois par an, elle peut sauter un traitement — c'est sa fenêtre pour aller un peu plus loin.
La Suède, elle en rêve. Les pays nordiques sont son paradis — le droit de stationner partout, la nature accessible, la loi suédoise qui dit que la nature appartient à tout le monde. Mais avec un traitement à 10 000 euros la séance, s'installer là-bas est administrativement et financièrement impossible. Chantal est bloquée en France. Elle le dit sans détour : c'est frustrant.
Parking de supermarché, 8h/jour, et c'est très bien comme ça
Le nomadisme de Chantal n'a rien à voir avec les Reels Instagram. Elle le sait, et ça ne la dérange pas du tout.
« Les gens voient les photos Instagram et ils pensent "c'est super cette vie". C'est vrai, il y a de superbes endroits. Mais les photos ne montrent pas l'envers du décor : une route hyper passante, des déchets partout, la gestion journalière — l'eau, le gaz, la lessive, les courses, les réparations. Je dirais que les photos postées ne représentent que cinq minutes sur des journées beaucoup moins glamour. »
Le quotidien de Chantal, c'est du concret : trouver un parking autorisé, gérer l'autonomie électrique (panneaux solaires, batteries), faire le plein d'eau pour deux euros les cent litres ou gratuitement dans un cimetière, et bricoler. Beaucoup bricoler. Les véhicules vibrent, les meubles cassent, et si on n'est pas débrouillard, la facture grimpe vite.
Moins cher que la vie sédentaire
C'est l'angle le plus contre-intuitif du parcours de Chantal : le nomadisme en camping-car lui a coûté moins cher que la vie sédentaire. Plus de loyer, pas d'eau courante à payer, pas d'électricité si le véhicule est bien équipé, et beaucoup moins de kilomètres qu'on ne l'imagine.
« On finit par se rendre compte que l'on peut se contenter de peu et que l'on surconsomme sans s'en rendre compte. »
À une condition : acheter le véhicule comptant. Et accepter que ce n'est pas comme à la maison — pas trois douches par jour, pas de lumière allumée en permanence, pas de surconsommation par défaut. Pour Chantal, qui vient d'un rapport frugal à l'argent, c'est une évidence plus qu'un sacrifice.
Solitaire, pas associable
La solitude ? Chantal la balaie d'un revers de main. Elle a toujours été solitaire — pas associable, précise-t-elle, mais solitaire. Elle aime sa tranquillité. Elle peut se poser quelque part et ne voir personne pendant deux semaines sans que ça lui pose le moindre problème.
« J'ai toujours préféré la compagnie de l'espèce animale à l'espèce humaine. Ils sont plus vrais. »
Mais le nomadisme lui a aussi apporté ce qu'elle n'aurait pas trouvé en restant sédentaire : des rencontres inattendues. Sur un parking près de Salon-de-Provence, mis à disposition gratuitement par la ville, elle s'est fait un groupe d'amis camping-caristes avec qui elle est toujours en contact. Certains passent encore la voir à la grange qu'elle loue aujourd'hui en Vendée, au milieu des champs. La communauté des camping-caristes fonctionne comme ça : une solidarité d'usage, sans artifice.
La règle d'or
Sur la sécurité en tant que femme seule, Chantal a une règle simple, non négociable, qu'elle donne à toutes celles qui envisagent le nomadisme en véhicule :
« Si on arrive à un endroit et qu'on ne le sent pas — il peut n'y avoir rien de visible, juste un mauvais pressentiment — il faut partir. C'est l'avantage d'être nomade : on n'est pas bloqué. »
Elle-même l'a appliquée. Un endroit qui avait l'air parfait, mais un malaise diffus le soir venu. Elle est partie. Pas de drame, pas d'incident. Juste un instinct respecté. Avoir un chien aide aussi, ajoute-t-elle — autant pour la compagnie que pour la dissuasion.
Et maintenant ?
Chantal a dû se résoudre à revendre son camping-car — trop de casses, trop de risques pour ses animaux. Elle vit aujourd'hui dans une grange aménagée en Vendée, à 45 minutes des Sables-d'Olonne, en pleine nature. Ce n'est plus du nomadisme au sens strict, mais l'esprit est intact : le chien, les balades, la Charente pas loin, le Marais poitevin à portée de roue.
Son traitement engendre de plus en plus de complications, surtout au niveau des douleurs. Pour l'instant, elle se contente du camping de temps en temps, en voiture, avec une tente et le chien. Elle redevient sédentaire pour mieux se soigner — et peut-être, un jour, repartir.
Si elle devait donner un conseil à une femme de son âge qui hésite ? Chantal ne vend pas du rêve. Elle pose des questions : « Est-ce que la solitude est difficile pour toi ? Est-ce que tu es prête à abandonner la surconsommation ? Est-ce que tu es bricoleuse ? » Et si les réponses tiennent la route — alors fonce.
Cet article fait partie de notre série publiée à l'occasion de la Journée Internationale des Droits des Femmes 2026. Chez Hello Mira, on croit que le nomadisme digital se vit mieux quand il se partage — avec les locaux, avec d'autres nomades, avec celles et ceux qui osent. C'est pour ça qu'on donne la parole à des femmes qui vivent cette aventure au quotidien, avec leurs doutes, leurs combats, et leur vision.
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